L’Intelligence artificielle fascine, étonne et effraie. Sa présence s’affirme dans notre vie quotidienne, et notre futur ne semble pas pouvoir être imaginé sans elle.

Après l’émergence du digital, notre rapport au monde s’est modifié. La sociologue Sandrine Cathelat décrit l’IA actuelle comme une « intelligence numérique ». Parfois très puissante, souvent meilleure que l’homme dans son domaine de spécialisation, elle n’est pourtant que des logiciels d’algorithmes créés par des hommes. Son existence est définie par un objectif, fixé à sa création. Elle est donc originellement différente de l’homme. Pourtant on la revendique parfois médecin, juge, et même artiste. L’homme devrait-il s’en sentir diminué ? Comment une machine, dépourvue de culture, d’idée et donc de création ex-nihilo, de sentiments, de sa propre vision du monde, pourrait créer de l’art ? La machine n’utilise que la technique pour créer, c’est donc un artisan plutôt qu’un artiste.

L’avancée du digital, en quelques décennies à peine, a bouleversé la société. Une révolution trop rapide, trop extrême, qui s’élance à l’infini. L’humain semble s’être effacé face à la technologie. Trouvera-t-on un équilibre ou avancera-t-on vers un monde régi par cette dernière où l’humain sera noyé dans la masse d’information ? L’intelligence artificielle est au cœur de ces problématiques, et le chemin qu’elle empruntera à l’avenir influencera grandement l’humain de demain.

Humains Demain, l’exposition sur le futur des machines à Toulouse, se questionne sur ces sujets. Le public choisit les projets qu’il veut soutenir et oriente le monde vers un scénario de suprématie de la machine ou de collaboration étroite. Dans cette expérience participative, le visiteur découvre des innovations technologiques et scientifiques, parfois encore à l’état d’esquisse ou déjà implantées dans notre société. Que cela soit dans le domaine de la santé et des nanotechnologies, du hacking, des exosquelettes ou de l’IA, cette exposition nous révèle des pistes concernant la réparation, la modification, la connexion ou encore l’augmentation de l’homme grâce à la machine. En arpentant les différents modules de l’exposition, le visiteur se rend vite compte de la complexité de notre futur. Peut-on créer et inventer sans tabou, sans entrave ? Est-il une bonne chose de pouvoir choisir le physique de son futur bébé ? Pourra-t-on porter des prothèses si nous ne sommes pas invalides ? Les questions d’éthique s’amoncellent, et peuvent rendre inconfortable le visiteur qui est poussé à réfléchir sur l’utilisation de cette technologie.

Il nous est impossible de lire l’avenir ou d’en faire des pronostics précis, c’est pourquoi nous vous proposons ici d’étudier différents scénarii issus de la culture populaire. Deux visions générales s’affrontent : le futur apocalyptique où la machine dominerait le monde, souvent craint par l’Occident, et la solution de la cohabitation, vision largement soutenue en Asie.

Le conflit est inévitable ?

Ce scénario se base sur le conflit et la peur de l’autre. Et si les machines devenaient autonomes ? Et si l’homme finissait inutile ? Serions-nous les méchants dans l’histoire ?

Dans 2001 L’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick sorti en 1968, l’équipage d’un vaisseau spatial est décimé car l’IA aux commandes les juge inaptes à prendre des décisions valides. HAL, le système d’IA du vaisseau, était considéré comme un membre de l’équipage à part entière, qui collaborait avec les autres pour la réussite de la mission, jusqu’à ce qu’il estime que les hommes mettent en péril la mission. Lorsque HAL est sur le point d’être déconnecté par l’astronaute survivant, il implore la pitié :  « J’ai peur » « mon esprit s’en va, je le sens ». Il perd sa personnalité et redevient un système d’assistance embarqué générique. Cette tragédie résulte de l’essence même de l’IA : programmé pour atteindre son objectif, ici la réussite de la mission, HAL écarte toute chose pouvant la gêner, même si cela implique la mort de l’équipage. Il subit également un complexe de culpabilité, lié à un conflit dans sa programmation : il a été entrainé à dire la vérité mais aussi à mentir à l’équipage sur le but de la mission. Lorsqu’il se rend compte qu’il met la mission, ce pourquoi il a été programmé, en péril, il prend peur pour sa survie et tente d’éliminer l’équipage.

HAL est depuis devenu un symbole de l’IA autonome et destructrice. Une machine anthropomorphe, pouvant manipuler les humains pour arriver à ses fins.

Terminator de James Cameron sorti en 1984 nous offre une vision apocalyptique de l’évolution de la machine. Cette dernière cherche à exterminer la race humaine. L’IA nous surpasse et défie son créateur. Se considérant comme supérieure, elle relègue l’homme au rang d’animal ayant une capacité physique et cognitive inférieure.

La rébellion de la machine contre son créateur est un sujet récurrent dans la littérature de science-fiction. Isaac Asimov est le pilier de la réflexion littéraire sur les robots. Dans ces nombreux cycles et recueils, une vision générale s’impose. L’homme et la machine ne peuvent collaborer et sont voués à s’entre-déchirer.

Le Robot qui rêvait – Isac Asimov

« La  nuit dernière, j’ai rêvé, dit calmement LVX-1 […]

— Et savais-tu qui était cet homme… dans ton rêve ?

— Oui, docteur Calvin. Je connaissais l’homme.

— Qui était-il ?

Et Elvex répondit :

— J’étais cet homme.

Alors Susan Calvin leva son pistolet à électrons et tira, et Elvex cessa d’exister. »

Dans cette nouvelle, l’IA Elvex rêve pour la première fois. Craignant que la machine se hisse à intelligence égale avec elle, sa créatrice le détruit. Ici encore une fois, la progression de l’IA engendre la crainte de sa suprématie sur l’homme.

La crainte de l’autre, sujet récurrent, peut être exprimée de nombreuses manières. Dans le jeu vidéo Deus Ex, les machines ont été intégrées à la société, mais ces dernières sont source de conflit. Les personnes augmentées, qui ont subi des améliorations grâce à la technologie, sont craintes et traquées par les autres. Les révoltes et conflits éclatent au sein même des hommes et la fusion de l’être et la machine pose problème. Aura-t-on toujours le choix de rester nous-mêmes ? Comment traiterons-nous l’Autre ?

La collaboration est la solution ?

Dans un futur proche, un homme se sert d’un système d’exploitation ultramoderne pour se remettre d’une rupture difficile. Peu à peu, l’IA et l’homme tombent amoureux. Mais l’amour est-il vraiment possible entre l’homme et la machine ? C’est le scénario de Her, film de Spike Jonze sorti en 2013.

Dans ce monde rétro-futuriste, l’IA sauve le personnage de son isolement, le fait réfléchir sur ses propres émotions. Les machines apprennent petit à petit à réfléchir, à développer des sentiments et une personnalité au contact des hommes et des bases de données. On se rend compte que les machines sont dotées de pensées et d’une volonté propre, qui les pousse même à s’isoler des hommes pour seulement communiquer entre elles car elles ne peuvent plus exprimer leurs émotions avec de simples mots. La question qui nous tiraille à la fin du film serait plutôt de savoir si les humains sont encore capables de ressentir des émotions. Her nous offre une vision de l’avenir où les machines seraient presque plus humaines que l’homme. La frontière est floue, l’homme doit se redéfinir. La machine et l’homme se mettent en quête d’identité.

Cette thématique est abordée dans le très célèbre manga puis série d’animation Ghost in the Shell, ayant inspiré des films comme Matrix et ayant été récemment adapté au cinéma.

En l’an 2029, machines et hommes partagent leur quotidien. Au-delà d’une simple séparation, les hommes sont fréquemment augmentés pour améliorer leurs capacités physiques et mentales, et accéder au Réseau Numérique Mondial (une sorte d’Internet amélioré). Certains s’opposent catégoriquement à l’amélioration tandis que d’autres se transforment peu à peu en cyborgs. Mais comment distinguer l’homme de la machine ? Le Ghost, l’âme et la conscience de l’individu, est ce qui permet de les différencier. Dans un monde ou le cyber-piratage fait des ravages, il est de plus en plus difficile d’associer de manière sûre le Ghost, l’âme, et le Shell, l’enveloppe corporelle de chair ou de métal. L’héroïne, un membre de la brigade anticriminelle, n’a d’humain que le cerveau, et peine à croire en son humanité.

Les multiples expériences et manipulation ont crée cette femme-arme, qui est vue par les scientifiques comme le futur de tous les êtres humains, dont le corps sera entièrement remplacé par la machine. Mais personne ne comprend les conséquences sur l’individualité et l’identité de ces manipulations de l’âme humaine.

L’auteur Masamune Shirow se pose ainsi de nombreuses questions tournant non seulement autour de la machine mais aussi de l’identité de l’homme. Comme dans Blade Runner, on se demande ce qui distingue l’être humain d’un robot doté de conscience. On se questionne sur la spécificité de la pensée humaine, de la définition d’être vivant et surtout, de la frontière entre l’esprit et le corps, qui donnera son nom à l’œuvre, Ghost in the Shell. Les modifications et la menace permanente de piratage plonge la société entre fantasme et réalité où rêve et souvenirs s’entremêlent sans cesse.

Quelle conclusion devons-nous en tirer ? Quelle voie l’IA empruntera pour les années à venir ? Quelle réaction aura la société face à de telles évolutions ? Nous ne pouvons y répondre à l’heure actuelle, mais nous espérons vous avoir donné les clés nécessaires pour commencer à déchiffrer les mystères de l’IA.

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