“Just yesterday I read a news story about a new video game installed above urinals to stop patrons getting bored : you control it by sloshing your urine stream left and right. Read that back to yourself and ask if you live in a sane society”. Voici l’optique avec laquelle Charlie Brooker a réalisé la série Black Mirror. Il explique que cette série est une représentation du monde tel qu’il est aujourd’hui, mais aussi du monde tel qu’il pourrait devenir si les hommes partent dans la mauvaise direction concernant les nouvelles technologies. En effet, la série créée par le journaliste de The Guardian analyse le développement actuel de tous les gadgets qui font leur apparition et imagine comment cela pourrait (mal) tourner. Car oui, la plupart du temps, ces épisodes sont assez dramatiques et se basent sur un scénario dystopique.

Black Mirror est donc en adéquation avec notre thème de l’humain face à la technologie. C’est pourquoi il est particulièrement intéressant d’en parler et d’analyser la vision que Charlie Brooker cherche à partager. Pour ce faire, nous allons étudier plus spécifiquement deux épisodes qui sont reliés par le thème qu’ils présentent. Le premier, « Retour sur image », sera présenté par Reda. Puis je ferais l’étude d’ « Arkangel », le second épisode de la saison 4.

 

SAISON 1 EPISODE 3 : “Retour sur image”

Liam Foxwell, un jeune avocat, comme tous les personnages dépeints dans l’épisode, possède une puce implantée derrière l’oreille qui lui permet de stocker ses souvenirs et de les rediffuser quand bon il lui semble. On apprend que la puce est  peu coûteuse et qu’elle ne nécessite qu’une anesthésie locale pour être installée. Elle agit donc comme une caméra permettant d’enregistrer tout ce que l’oeil voie et de le revoir n’importe où et n’importe quand. En bref, il s’agit de regarder le film de sa vie: les souvenirs peuvent être rejoués à l’infini, ralentis et zoomés ! Liam utilise ainsi les images en sa possession pour enquêter sur ce supposé adultère.

Avantages et inconvénients 

Une chose est sure, avec une telle technologie, il est impossible de perdre ses clés ! Il suffit de visionner le dernier moment où vous aviez en votre possession les clés pour les retrouver… De plus, plus besoin d’appareils à photo ni de cameras pour stocker des souvenirs, la puce s’en charge permettant ainsi de vivre le moment présent. Plus sérieusement, l’un des réels avantages de cette technologie est que votre mémoire ne peut pas être manipulée par les autres. Personne ne peut faire de mensonges flagrants et s’en tirer, car il y a toujours des preuves vidéo qui attendent d’être consultées.

Mais comme tout épisode de Black Mirror, la puce se révèle être plus handicapante que bénéfique: Liam ira jusqu’à se la retirer avec une pince à la fin de l’épisode ! En effet, dans la société dépeinte dans cet épisode, tout le monde est obsédé par le passé. Personne ne peut résister à l’envie de visionner certains passages de sa vie. Dans l’une des premières séquences de l’épisode, on voit Liam visionner un entretien d’embauche qu’il a passé et décrypter les réactions de son interlocuteur. On le voit ensuite entrain d’analyser le comportement de sa femme autour d’un autre homme, Jonas, soulevant des suspicions sur une possible tromperie. On devient vite prisonnier de ses souvenirs ! 

Cette technologie existe t-elle réellement ? 

Plusieurs grandes entreprises travaillent sur des concepts similaires. Samsung a déposé un brevet pour des lentilles de contact connectées à votre smartphone, et capables de mémoriser n’importe quelle scène. Google travaille également sur ce même concept. On retrouve également la compagnie de biotechnologie MHOX avec son projet EYE (Enhance your eye). MHOX  souhaite créer un œil bionique qui permettrait d’augmenter son acuité visuelle, de passer en vision noir et blanc ou nocturne, ou de zoomer. Le concept de l’homme augmenté est bel et bien une réalité ! 

 

 

Saison 4 Episode 2 : Arkangel

Black Mirror season 4: Jodie Foster directed episode ...

Dans cet épisode, Marie, une mère vivant seule, décide d’implanter une puce à sa fille Sara dans le cadre d’une expérience médicale proposée par une entreprise. Le but de cette puce est d’avoir un contrôle parental intégré au cerveau de l’enfant. La mère peut voit à travers les yeux de sa fille depuis une tablette. Elle peut notamment activer un filtre qui floutera toute image violente ou perturbante pour Sara.

 

Un transhumanisme déshumanisant ?

Comme pour tous les épisodes de Black Mirror, cette innovation part d’une bonne intention, le but étant de rassurer les parents inquiets pour leurs enfants. Car la puce permet aussi de géolocaliser l’enfant et de le retrouver s’il se perd. C’est d’ailleurs pour cette raison que Marie décide de tester la puce sur Sara. Toutefois, Charlie Brooker montre rapidement les dérives qu’une telle invention pourrait entrainer. Cela rejoint notamment les problèmes présentés dans « Retour sur image » concernant la conservation des mémoires. Mais l’inconvénient ici est que Sara n’a pas le même parcours qu’un enfant normal. Elle n’apprend pas à réagir à ce qui peut arriver au quotidien dans le monde qui nous entoure. Par exemple, pour elle le chien du voisin qui aboie est flouté. Sara développe donc une sorte d’insensibilité à son environnement. L’absence de toute forme de perturbation la rend presque inhumaine. Lorsque son grand-père fait une crise cardiaque, elle ne comprend pas car il est flouté lui aussi. L’épisode présente donc ainsi l’énorme problème qui peut apparaitre avec une telle technologie. Le transhumanisme serait-il une forme de déshumanisation dans ce cas-là ? Car la puce est une sorte d’évolution qui s’apparente à une transformation du corps humain. C’est donc une forme de transhumanisme. Or ici il semble que les effets soient contraires à ceux recherchés : au lieu d’augmenter l’homme, on le dénature…

Analyse du titre

Il est intéressant de se pencher sur le titre de l’épisode. Pourquoi « Arkangel » ? C’est tout d’abord le nom du programme médical qui propose l’implémentation de la puce. Mais au-delà de ça, il y a une signification plus philosophique. La chaîne Youtube « Harry’s Moving Castle » propose une analyse intéressante de la technologie que l’on peut relier au titre.  L’idée est que le système de la puce pourrait plaire aux personnes qui ressentent le besoin d’un contrôle d’une entité supérieure comme Dieu. La personne derrière la tablette qui contrôle la puce, même si elle a un pouvoir « post-humain » ne s’apparente toutefois pas à Dieu car elle ne contrôle pas les actions de la personne supervisée. Marie ne peut empêcher sa fille d’agir selon son souhait, elle peut simplement assister à ses faits et gestes. Dès lors, elle est plus proche d’un ange que d’un dieu. On peut alors faire le rapprochement entre le titre et le positionnement de Marie face à sa fille.

Les parents hélicoptères

Une des questions qui est posée ici est celle de l’impact qu’aurait un contrôle omniprésent sur l’enfant. Toute interdiction que l’on impose à l’homme créé un désir de rébellion. Et c’est précisément ce qui se produit dans Arkangel. La mère abuse du pouvoir que lui confère la puce sur sa fille et par conséquent, cela dégénère. Charlie Brooker explique qu’il souhaitait aborder le thème des parents hélicoptères, ceux qui surprotègent leur enfant. Il montre parfaitement les problèmes que cela génère et ce de manière radicale.

Le phénomène de la « FOMO » dans le futur

Finalement, un aspect de l’épisode que l’on peut analyser est l’addiction que génère la tablette pour Marie. En effet elle ne peut plus se passer du contrôle qu’elle a avec celle-ci et a l’impression d’être tout le temps avec sa fille alors qu’elle ne l’est pas réellement. C’est une dimension nouvelle du phénomène de la « Fear of missing out » en quelque sorte. Par peur de ne pas être assez présente pour sa fille, Marie substitue le temps physique passé avec Sara par un supervision via la tablette. Elle peut ainsi travailler tout en étant avec sa fille. Mais en réalité, Sara se retrouve souvent seule. Pour Marie cela ne semble pas être le cas mais du point de vue de Sara si. L’analyse de cet épisode est donc un bon moyen pour moi de conclure ma série sur la FOMO. Nous avons là une projection de ce que pourrait devenir ce phénomène dans le futur. Et si vous avez regardé Black Mirror, vous savez que ce futur n’est pas toujours plaisant.

 

 

Sources : 

Charlie Brooker, “The Dark Side of our Gadget Addiction”, The Guardian, 1er décembre 2011

Ulysse Mouron, “Black Mirror ou le divertissement prophétique”, Fastncurious, 7 décembre 2016

 

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