Transport, environnement et urbanisme

Les fermes verticales : anticipation rationnelle de notre futur proche ou délire utopique?

Si aujourd’hui la moitié de la population mondiale est citadine, en 2050 ce sera près de 70% de la planète qui vivra en ville. En même temps, chaque seconde nous gaspillons 40 tonnes de nourriture, soit ⅓ de la production agricole mondiale. Ce gaspillage résulte en grande partie du temps de transport entre le producteur et le consommateur. Comment pallier alors l’immense défi alimentaire que représenteront, dans 30 ans,  ces 7 milliards de bouches à nourrir?

Nous savons aujourd’hui avec certitude que la production agricole mondiale est supérieure à la consommation. Le problème n’est dès lors plus de produire plus mais de produire mieux, de raccourcir les trajets et d’améliorer la qualité des aliments. L’agriculture urbaine s’est donc peu à peu imposée dans les esprits comme étant la solution stratégique pour que la ville se reconnecte enfin au monde naturel. Cette agriculture ne consiste pas à remplacer la ville par la campagne mais à intégrer la production agricole dans la ville telle que nous la connaissons. Une agriculture urbaine oui mais pour remédier au problème de place qu’il y a en ville l’idée de créer des tours agricoles émerge. Même la FAO (Food and Agriculture Organization) envisage l’agriculture urbaine comme une solution pérenne au problème alimentaire mondial.

“Mais où allons-nous mettre des fermes dans la ville ? Il n’y a pas la place”

Lorsque les urbanistes envisagent l’agriculture urbaine ils ne pensent pas retirer le bitume afin de pouvoir planter des carottes ou encore laisser des vaches se balader en ville. L’idée consiste plus à ramener la campagne en ville plutôt que de transformer la ville en campagne. Nous n’avons pas le choix car si nous continuons à produire comme nous le faisons actuellement, il faudrait une superficie de la taille de l’Afrique du Sud pour nourrir 7 milliards de personnes. Ce sont 12 millions de mètres carrés de toits pouvant supporter le poids d’une ferme qui sont disponibles, aujourd’hui, à New York. Brooklyn est d’ailleurs considéré comme le plus grand potager urbain au monde. Si l’Amérique a été un précurseur en matière d’agriculture urbaine, l’Europe a vite suivi la tendance et est maintenant bien positionnée dans la course. La France a notamment mis en place des systèmes de jardins partagés dans plusieurs villes, des circuits courts comme les Amap. L’agriculture urbaine agit, dans les pays occidentaux, comme une réaction légitime aux révélations sur les formes de production alimentaire actuelles et leur zone de production. Dans une société qui prône de plus en plus le développement durable et l’éveil des consciences écologiques, trouver de la place n’est plus une option mais une nécessité. Nous ressentons le besoin de savoir où est produite notre nourriture et de contrôler sa production, de la comprendre : voilà pourquoi nous demandons le retour de la nature en ville. Mais cultiver en ville ne signifie pas forcément cultiver en extérieur. Il faut savoir qu’un hectare de culture en intérieur équivaut à dix hectares de culture en extérieur : l’agriculture urbaine pourrait donc potentiellement palier le gaspillage et à long terme la faim dans le monde.

 

“Vous avez pensé aux tonnes de terre qu’il faudrait déplacer ? Et l’eau, quelle quantité faudrait-il acheminer ?”

Les scientifiques se sont penchés sur le problème du poid de la terre et de l’eau pour une structure à étage et ont trouvé une solution.

Il faut remonter au temps de la grande Babylone pour comprendre le système de l’hydroponie.

L’hydroponie consiste à créer un circuit fermé contenant de l’eau qui irriguera les plantations et ce quel que soit la hauteur à laquelle on se trouve. On se débarrasse ainsi de la terre et on n’utilise que très peu d’eau. En effet, avec de l’eau enrichie en nutriments on n’a besoin que de 10% de l’eau utilisée par l’agriculture traditionnelle. La nature est ainsi contrôlée sans usage de pesticide ou d’OGM puisqu’en intérieur il y a beaucoup moins de nuisibles qu’à l’extérieur.

En octobre 2012 a été inauguré le premier système de production vertical au monde. L’entreprise Skygreens a installé sa ferme verticale à Singapour pour venir à bout de la dépendance de la cité état avec les pays voisins. Ce sont donc 120 tours de 9 mètres de haut, comprenant chacune 38 étages remplis de bacs de légumes, poussant hors sol, alimentés artificiellement et irrigués à l’eau de pluie qui ont été construite.  Un système de rotation a été mis en place pour alimenter les plantes à la fois en lumière et en eau. Cette méthode est extrêmement économe en eau puisqu’il faut seulement 12 kg d’eau pour 1 kg de légumes alors qu’en terre il faudrait 400 kg d’eau pour obtenir la même quantité de légumes. Cependant si la technique de la rotation fonctionne à Singapour il en sera tout autrement ailleurs. Singapour est une ville qui est ensoleillée toute l’année. Comment faire alors pour créer du soleil là où il n’y en a pas sans que la facture ne soit démentielle ?

 

“Les plantes ont besoin de soleil et les étages empêchent les rayons de parvenir aux feuilles n’est-ce-pas ?”

En 2016, l’entreprise Philips crée un nouveau type de lumière dont l’intensité lumineuse est de 68% : la led. Cette nouvelle technologie permet de produire quatre fois plus de lumière pour une même quantité d’électricité. Les leds sont de plus en plus présentes dans les serres parce que ça ne brûle pas les plantes et que l’on peut régler l’intensité lumineuse. Avec ce type de technologie il devient possible de créer des recettes lumineuses capables de subvenir à chaque besoin de la plante (telle couleur permet de faire des plantes plus grosses, telle couleur agit sur la grandeur…).

Daniel Schubert de la DLR, agence spatiale allemande, a développé un modèle de ferme verticale. Il essaye de créer un soleil d’intérieur à l’aide des leds. Cette solution à priori optimale pose néanmoins un problème majeur : elle n’est pas économiquement viable car il faudrait faire payer 12€ le kilo de légumes. Ce n’est donc pas commercialisable.

 

“Quelqu’un a déjà essayé de combiner tout ça?”

Dickson Despommier, professeur de sciences environnementales et de microbiologie à l’université Columbia de New York, fut l’un des premiers à formaliser le concept en 1999. Avec les technologies disponibles à l’époque, il affirmait qu’une ferme verticale de 30 étages, construite pour un montant de 84 millions de dollars (une somme à revoir à la hausse aujourd’hui), pourrait suffire à nourrir au bas mot 30 000 personnes, avec un rendement moyen 5 à 6 fois supérieur à l’agriculture traditionnelle – et jusqu’à 30 fois pour la culture des fraises !

En 2005, Dickson Despommier crée un site internet, www.verticalfarm.com, sur lequel on trouve un grand nombre d’articles concernant les fermes verticales et l’urgence de passer du concept à la réalité.

Il souligne également le fait qu’il y a aujourd’hui un engouement mondial pour les fermes verticales et que des petits pays très dépendants de leurs voisins comme le Luxembourg, Monaco ou encore Singapour sont très intéressés par l’idée d’agriculture urbaine et verticale.

 

“Les fermes verticales vont donc, en définitive, vraiment voir le jour ?”

Si nous pensons à l’intégralité de ce qu’une ferme verticale doit comprendre nous nous rendons compte qu’elle est avant tout une solution au manque d’espace des villes. Elle répond aussi aux angoisses climatiques puisqu’elle réduit les transports et machines nécessaires à la culture en terre et rend la consommation ultra locale. En France, on peut souligner l’INSA à Lyon qui a déjà mis en place un système d’agriculture verticale. Néanmoins, il est important de rappeler que l’agriculture urbaine n’a pas pour ambition de remplacer l’agriculture traditionnelle ou de nourrir l’intégralité des villes. Swen Déral (co-président de la SAUGE) explique qu’en Europe la solution au problème agricole serait de réorganiser les terres agricoles et non de les remplacer par des fermes verticales.

Si l’investissement dans l’agriculture urbaine semble ouvrir des portes vers de nouveaux horizons alimentaires, il ne faut pas mettre de côté les agriculteurs qui ont aujourd’hui plus que jamais besoin d’aides financières.

Au-delà de cet utopisme architectural et environnemental il faut voir le vertical farming comme un moyen de lutter à long terme contre le gaspillage alimentaire, de réduire les intermédiaires dans les modes de production, de prôner une proximité beaucoup plus forte entre le producteur et le consommateur, de permettre des économies financières à long terme et de posséder une réelle autosuffisance énergétique.

Ces idées dignes d’un film de science fiction, Vincent Callebaut, les a mises en application. C’est, tout d’abord, avec le projet Dragonfly dont l’ambition est de subvenir aux besoins de New York que cet architecte belge a conquis le coeur de nombreux maires. Cette immense aile de libellule permettrait l’autosuffisance alimentaire et énergétiques des villes modernes.

J’entends encore le scepticisme de quelques personnes parler d’utopie. Il est clair que la Tour de Taipei (pensée et créée par Vincent Callebaut) fera taire ces sceptiques ! Entre ses balcons-potagers, sa pergola photovoltaïque et sa capacité à être alimentée à 50% par des énergies renouvelables, la Tour de Taipei semble tenir toutes les promesses d’un avenir plus durables.

 

“Vers l’infini et au-delà !”

Imaginez un monde où la frontière entre ville et campagne disparaîtrait, imaginez un monde où il n’y aurait presque aucun transport entre le producteur et le consommateur, imaginez un monde où la nourriture du futur ne serait pas faite de carottes en poudre et autre substitut de nourriture mais bel et bien de produits frais. Croyez-vous toujours que c’est impossible ?

 

 

 

Sources

https://lejournal.cnrs.fr/articles/le-boom-de-lagriculture-urbaine

http://publi.lemonde.fr/intel-innovation/fermes-urbaines.html

https://www.metropolitiques.eu/L-agriculture-en-ville-un-projet.html

http://www.fao.org/urban-agriculture/fr/

https://www.lejournaldelarchitecte.fr/actualite/projets-francais/3903-une-ferme-verticale.html

http://www.ecolopop.info/2012/11/les-fermes-verticales-un-premier-essai-commercial-a-singapour/15990

https://usbeketrica.com/article/les-fermes-verticales-ou-l-utopie-d-une-ecologie-hors-sol

http://projets-architecte-urbanisme.fr/projet-dragonfly-de-vincent-callebaut-ferme-verticale-dans-new-york/

http://projets-architecte-urbanisme.fr/vincent-callebaut-paris-smart-city-2050/

https://www.liberation.fr/debats/2015/12/18/vincent-callebaut-des-fermes-verticales-pourraient-produire-30-de-l-agriculture-bio-consommee-par-le_1421757

https://www.youtube.com/watch?v=Tp1zGmt7m9w

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