Informatique

La difficile implantation des robots dans le milieu urbain


Dans cet article je vais la question des tensions urbaines entre habitants d’un côté et de l’autre les robots mis en place par les entreprises pour des services de livraison ou de surveillance, sans parler des voitures autonomes. Nous traverserons l’Atlantique pour observer les tendances aux États-Unis et plus précisément à San Francisco, berceau de la Silicon Valley et de la High Tech, et véritable laboratoire de cette urbanité 2.0 qui nous fascine autant que nous la craignons.

Tout d’abord, penchons-nous sur un fait divers qui s’est déroulé en décembre 2017 à San Francisco, ville mythique où tout n’est pas rose, puisque malgré sa richesse, la ville compte plus de 7500 SDF, beaucoup souffrant de problèmes physiques et d’addictions. La pauvreté est donc un fléau pour l’illustre ville californienne. C’est là que les robots entrent en jeu : la Society for the Prevention of Cruelty to Animals (SPCA), une association de droit des animaux, a choisi d’utiliser un robot de surveillance pour empêcher les SDF de « trainer » près de leurs installations, implantées dans un quartier populaire mais en voie de gentrification. Ces robots sont censés envoyer des alertes aux forces de l’ordre lorsqu’ils repèrent des « intrus »

Le robot était loué à la SPCA par une start-up de la Silicon Valley. Ce projet de « robot-surveillance » a par ailleurs visiblement séduit les investisseurs puisque la start-up a pu lever plus de 15 millions de dollars.

La démarche de l’association a choqué et indigné nombre d’habitants, mais ce qu’elle a de plus intéressant, c’est qu’elle montre bien que l’utilisation de robots pour des missions si peu éthiques est de plus en plus décomplexée. Alors la SPCA va-t-elle faire des petits ? Le procédé va-t-il se démocratiser pour devenir chose courante, comme on le voit dans les œuvres de Science-Fiction anticipatrices ? Cela ne fera, à première vue, qu’accentuer les inégalités et les tensions sociales et géographiques (entre quartiers riches et pauvres), dans une ville qui n’en a certainement pas besoin.

Aussi, la mairie a-t-elle condamné un tel procédé, en ordonnant à la SPCA de mettre un terme à ces pratiques.

En dehors de ce malheureux incident, les actes de vandalisme sur les robots ou autres I.A augmentent, faisant ressortir au grand jour le mépris d’une partie de la société pour ces avancées technologiques, et leur place dans la ville.

Dernier en date, le 2 janvier, toujours à San Francisco (Californie), un homme s’en est pris à une voiture autonome. Ou encore, le 28 janvier, une autre voiture autonome a été attaquée par un chauffeur de taxi. Sans compter que le premier accident mortel causé par une voiture autonome Uber ne s’est pas fait attendre, attisant sûrement encore plus la méfiance des citoyens. Il est intéressant de remarquer que les actes de vandalisme sont effectués seulement à quelques kilomètres des sièges des entreprises qui les commercialisent

 

Cependant, la mairie de la ville de San Francisco a pris clairement position contre les « expérimentations » des entreprises de la High-Tech en milieu urbain en interdisant le centre-ville aux robots livreurs, de plus en plus nombreux, apportant aux clients, leurs courses, des colis ou même des médicaments. Ils utilisent les trottoirs et se faufilent entre les passants. Un adjoint au maire a même annoncé : « Toutes les innovations ne sont pas bonnes pour la société ». Peut-être la ville a-t-elle aussi souhaité les interdire pour éviter les actes de vandalismes. Mais cette prise de position politique est évidemment un sérieux camouflet pour les entreprises de la Silicon Valey.

Ce qui a fait le plus grincer des dents à San Francisco, c’est surtout l’appropriation des trottoirs par ces robots : une association de défenseurs des droits des piétons et des personnes âgées de San Francisco ­a critiqué des « Uber du trottoir » en déclarant : « Les trottoirs ne sont pas des terrains de jeu pour les nouveaux jouets ­télécommandés » de ceux qui « veulent éliminer des ­emplois ». Ceci est révélateur du point de vue d’une partie grandissante des habitants. Pourtant, ces robots-livreurs présentent de nombreux avantages : peu chers, silencieux, obéissant, ils ont déjà conquis Dashdoor et YelpEat24, deux start-ups de livraison à domicile. Mais comment partager le trottoir avec ces machines ? A priori, si on marche derrière une d’entre elles, il faut s’armer de patience car elles multiplient les arrêts et rotations pour se repérer avant de repartir. Les voitures, bus et autres vélos disposent de voies de circulation bien réservées. Faudra-il réserver une partie des trottoirs, parfois étroits, pour laisser ces robots déambuler ? N’est-ce pas aussi une privatisation de l’espace le plus public qui soit : la rue ? Aux États-Unis, pays du libéralisme, plus rien de peut nous étonner…

L’émergence de ces robots de livraison sur nos trottoirs laisse aussi l’impression qui si nous cédons les trottoirs aux machines, il sera difficile de les reprendre. C’est une véritable lutte de pouvoir entre humains et machines, avec pour théâtre le trottoir.

La place du trottoir dans la ville du futur est un thème qui mériterait un article à part entière, car elle est un enjeu capital souvent sous-estimé. Avec une tendance de piétonisation des villes (nous en sommes encore loin toutefois), comment faire cohabiter vélos, trottinettes (électriques), overboards, skate board, personnes âgées ou handicapées, femmes enceintes, et maintenant robots-livreurs sur des espaces souvent étroits ? Le trottoir est donc un enjeu de mobilité qui doit être pris en compte, voir réinventé pour l’adapter aux exigences de la ville du futur, et avant tout de ces habitants.

Tout cela sans compter que Amazon compte bientôt occuper non pas le trottoir, mais l’espace aérien de la ville avec la mise en place de drones livreurs

Mais toutes ces innovations sont-elles vraiment indispensables? Après tout, avons-nous vraiment besoin d’un robot pour nous faire livrer un sandwich ? Ne peut-on pas encore le faire nous-même ? Derrière cette question, c’est surtout la nécessité des robots qui est mise en cause, et leur implantation dans le milieu urbain. Car à l’image du robot de la SPAC, les robots et I.A permettent une augmentation drastique de la surveillance et menacent par conséquent notre sécurité et nos libertés sans des codes éthiques indispensables et clairement définis. La Chine, où le respect de l’ordre est l’un des fondements de la société, a mis en place un système intelligent où la technologie est au service de l’encadrement des citoyens. Ainsi, les caméras postées aux quatre coins des rues ont un système de reconnaissance faciale instantané. Inquiétant non ?

Ce qui explique cette vague de résistance citoyenne comme politique, à San Francisco par exemple, c’est que les robots deviennent de plus en plus intrusifs. Or dès qu’ils remplacent des métiers exercés en temps normal par les humains, leur image change pour laisser place à la méfiance. Dès lors, les actes de vandalisme pourraient se multiplier. Mais cette réaction n’est pas nouvelle comme nous le démontre l’histoire. Au XVIII siècle, en plein essor de la première révolution industrielle en Angleterre, une série d’émeutes et de grèves lancées par des ouvriers du textiles soucieux d’être remplacés par des machines eurent lieu, c’est ce que l’on nomme aujourd’hui la révolte luddiste.

 

 

 

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