Transport, environnement et urbanisme

Ville du futur, vers une dystopie certaine ? (Quentin Vieilledent et Louis Cornu)

Ville du futur, vers une dystopie certaine ?

 

Si le titre est volontairement provocateur, je pense toutefois qu’il est nécessaire de mener une réflexion sur la (grande) ville du futur, à travers les grandes problématiques d’aujourd’hui mais aussi et surtout des années à venir. Je pense évidemment au développement durable, terme vaste englobant de nombreuses sous problématiques comme la pollution, la circulation, la gestion des déchets, la consommation d’eau et le traitement des eaux usées. Mais l’écologie, bien qu’essentielle, n’est pas le seul enjeu de la ville du futur, on pense aussi à la surpopulation, notamment dans les pays en voie de développement, et les problématiques liées à l’étalement des villes qui en découlent, mais aussi aux enjeux sécuritaires et aux problématiques de surveillance, notamment avec les nouvelles technologies. Vous l’aurez compris les enjeux et défis sont nombreux. Mais loin de la vision idéale de la grande ville verte et connectée qui nous est souvent vendue par certaines entreprises via des spots publicitaires, je pense qu’il est essentiel de ne pas tomber dans le piège de l’idéal du progressisme. En effet si d’un côté les innovations et les projets pour la grande ville sont nombreux, du 5G aux hologrammes en passant par les voitures électriques, l’agriculture urbaine voire l’autonomie dans la production énergétique urbaine, la question de l’accès à ces innovations demeure une limite essentielle. Inégalité. Pour le coup celle-ci est une caractéristique commune aux villes de tous les continents de Kinshasa à Londres en passant par New Dehli et Hong Kong, la grande ville est toujours plus inégalitaire et discriminante et ce phénomène est emmené à s’accroître. Il ne faut donc pas regarder que l’innovation urbaine en elle-même, mais surtout penser à son accès et sa démocratisation pour ne pas qu’elle ne vienne bénéficier qu’aux élites urbaines et renforcer encore plus le fossé qu’elle était sensée diminuer. A trop vouloir regarder vers l’avant, on oublie de résoudre les grands problèmes du passé et d’aujourd’hui, créant un déséquilibre profond qui n’avantage aucune classe sociale. Le 7eme art et la littérature se sont emparés du sujet et la tendance dystopique s’est peu à peu affirmée jusqu’à devenir évidente pour la projection dans l’avenir, de grandes œuvres comme Blade Runner (R.Scott), District 9 (N.Blomkemp), ou Ravage (R.Barjavel) raisonnent évidemment dans nos têtes.

Ainsi donc, la smart city du futur que l’on essaye souvent de nous vendre, à l’idéologie utopique prononcée, n’est-elle pas, en prenant en compte les perspectives et les conjonctures actuelles, paradoxalement qu’un raccourci vers la dystopie ?

 Que nous réserve le futur ? Un monde à l’image des bidonvilles, ou plutôt à l’image des villa connectées qui jalonnent les “smart city” ? 

 

 

 

 

Les villes ghettoïsées et les bidonvilles (ou villes taudis)

Premier exemple pour illustrer mes propos de l’introduction : la ville de Mumbaï en Inde. Métropole de 19 millions d’habitants d’un pays en développement en pleine expansion, qui, à l’image de l’Inde englobe les inégalités les plus exacerbées. Mumbaï championne des inégalités, puisqu’elle concentre d’un côté Dharavit, le plus grand bidonville du monde, où 1 million de personnes s’entassent dans 2 petits kilomètres carrés, et de l’autre la maison la plus chère du monde, une tour de 27 étages d’un riche industriel. Mumbaï fait face à une crise de l’immobilier, c’est l’une des villes où le prix du foncier augmente le plus vite, il est déjà supérieur à celui de villes comme Berlin ou Toronto. Mais Mumbaï n’est qu’un exemple, bien que caractéristique, des maux des grandes villes, et le phénomène pourrait être amené à s’amplifier et se généraliser dans les années à venir. C’est ce que prédisait Richard Florida avec sa thèse de la « classe créative », avec une ville de plus en plus scindée en deux, d’un côté la classe créative, créatrice de l’essentiel des richesses, éduquée et pilote de la nouvelle économie, et de l’autre le sous-prolétariat, majoritaire, victime de la nouvelle économie et travaillant souvent pour la classe créatrice (c’est d’ailleurs ce que l’on voit aujourd’hui avec les chauffeurs VTC ou les livreurs des grandes plateformes).

Image représentant le bidonville de Dharavi (au premier plan), contraste saisissant avec la ville de Mumbaï au second plan.

 

Selon lui, quelques grandes métropoles internationales concentrent la majorité des richesses, et deviennent de plus en plus inaccessibles pour la classe moyenne avec le phénomène de gentrification. Ces villes connaissent une augmentation exponentielle des prix de l’immobilier chassant peu à peu les professions intellectuelles, et plus généralement la classe moyenne supérieure. Mais ces derniers s’en sortent plutôt bien, car ils parviennent à trouver d’autres quartiers populaires où ils peuvent s’installer, en périphérie. Ce qui est alarmant, c’est que les policiers, les pompiers, les gérants de boutiques, ou bien les artisans, sont invités à quitter ces grandes villes, devenues trop chères au vu de leur salaire pour vivre plus loin, dans des secteurs moins bien desservis et connectés. La ville d’aujourd’hui n’est plus la ville d’hier ni la ville de demain. Elle connaît une crise et celle-ci est causée par son succès. Par conséquent, dans un pays comme les Etats-Unis, une poignée de métropoles superstars, leader de l’économie de la connaissance, de plus en plus riches tire son épingle du jeu quand tout le reste du pays s’appauvrit. C’est cette dynamique urbaine qui explique aussi l’élection de Trump en 2016. Cette, c’est aussi la crise centrale du capitalisme.

Le risque, pour ces métropoles à l’image de Londres, Paris ou New York, c’est de devenir des villes sans diversité, sans mélange, ce qui faisait leur richesse, des villes vertes certes, mais vides et neutres… « Une ville meurt quand elle n’arrive pas à retenir son énergie créative et sa diversité » disait Richard Florida et le défi de Paris dans les années à venir sera de trouver un modèle de développement urbain moins à l’avantage des plus riches.

 

Le développement actuel des métropoles en développement, comme Bombay, inspire aussi le cinéma de Science-Fiction. Adepte des fictions autour de l’effondrement urbain, Neill Blomkamp plonge ses films District 9, Elyseum, ou encore Chappie, dans des décors de villes-ghettos des bidonvilles du futur. Violence, insalubrité, surpopulation sont les ingrédients principaux de ces inhabitables.

D’après ces films, l’avenir nous réserve une existence désespérante dans des taudis abandonnés aux squatteurs, un axe de réflexion non négligeable pour nos villes du futur.

 

Exemple de ville dystopique dans “Elysium” de Neill Blomkamp.

 

 

  • Les villes souterraines ou confinées

 

 

Un autre aspect de la ville dystopique du futur c’est évidemment l’entassement voire le confinement, conséquence directe de la surpopulation. Car la ville attire, via l’exode rurale mais aussi l’immigration. Ne pouvant s’étaler indéfiniment, ce phénomène se répercute donc obligatoirement sur la densité. Mais il n’est pas nécessaire de se projeter dans le futur au moment d’évoquer la ville souterraine. À Pékin, sur 21 millions d’habitants, plus de 7 millions sont des migrants et plus d’un million vivent sous terre. On appelle cette masse silencieuse la « tribu des rats » car dans l’horoscope chinois, le rat est vu comme adaptable, imaginatif et ingénieux, mais aussi difficile à saisir et à comprendre, fuyant.

Mais Pékin ne s’est pas développée comme New Delhi ou Kinshasa, des villes qui s’étalent sans cesse par la construction de bidonvilles, ils ne sont pas verticaux et prennent beaucoup de place (par ailleurs, l’étalement de ces villes géantes est un problème environnemental majeur). A Pékin, il n’y a pas de bidonvilles ; la misère est cachée sous terre. La plupart de ces « rats » travaillent dans des restaurants, ou bien encore en tant que vendeurs, gardiens, ouvriers sur des chantiers ou coursiers. Si les logements souterrains sont officiellement interdits par le gouvernement, le business est beaucoup trop important pour qu’il ne soit pas exploité informellement. Toujours en Chine, à Hong-Kong, où le prix de l’immobilier est le plus cher au monde, plus de 200 000 personnes, évincées par l’explosion des loyers, sont contraintes de se loger dans des « cabines cercueil », des chambres ne mesurant pas plus de 1,80 mètre sur 60 centimètres !  Tout n’est pas aussi rose qu’on le croit derrière les vitrines pailletées et les gratte-ciels dans la capitale de la finance asiatique. Mais sans aller jusqu’en Chine, en Occident, nous faisons face à ces mêmes problématiques, dans des villes comme Londres ou Paris, par exemple, les étudiants ou travailleurs à revenus intermédiaires sont contraints de loger dans des greniers, pratique de plus en plus courante à Paris par exemple. Le constat est alarmant : l’expansion logique des villes et de la population semble malheureusement se faire au prix du mépris des droits de l’Homme, ce qui pourrait bien nous mener petit à petit vers une situation irréversible.

La encore, la littérature et le septième art se sont emparés du phénomène. Dans Kallocaïne, Boye dresse une image oppressante de l’avenir en enfermant littéralement les citoyens de l’Etat Mondial dans des villes en sous-sol – la surface étant forcément exposée aux manœuvres militaires. Les citoyens de la Ville des Chimistes n°4 se cloîtrent chaque nuit dans des cellules d’habitation sans fenêtres, constamment soumises à la surveillance des yeux (caméras) et des oreilles (micros). Comme vu dans l’article sur la vision de la ville du futur par le cinéaste, une solution pourrait être la ville verticale ; Dans la ville souterraine on retrouverait les classes populaires (les “rats” comme vu précédemment), puis au fur et à mesure que l’on s’élève dans les hauteurs de la ville on s’élève également au niveau des classes sociales (c’est l’image de l’ascenseur social).

On retrouve cette analogie dans le film “Highrise” de Ben Weathley.

 

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